Mesurer et appréhender les risques de l'intelligence artificielle

illustration-article-risques IA- draftr

L’homme et la machine ne pourront cohabiter sainement que si nous sommes capables, en parallèle de la maturation des technologies, de définir un cadre pour ses évolutions. En effet, même si l’IA n’est pas encore en mesure de remplacer l’homme de manière multi-dimensionnelle dans bien des métiers, elle présente un potentiel indiscutable et des risques qu’il convient de saisir pour que ses outils ne deviennent pas des « armes de destruction mathématique »1.

Certains des hommes les plus influents dans le monde de l’innovation, comme Elon Musk, fondateur de Tesla et SpaceX, alertent d’ailleurs les régulateurs sur la nécessité d’agir : « L’intelligence artificielle est l’un des rares cas où je pense que nous devons être proactifs dons la régulation, ou lieu d’être réactifs. Car le temps que nous réagissions, il sera trop tard ». Commençons donc par identifier ces risques afin de comprendre les premières solutions adoptées et le chemin qu’il reste à parcourir.

illustration sécurité données - intelligence artificielle - draftr

De nombreux risques sont généralement pointés du doigt à propos de l’intelligence artificielle en fonction des domaines d’application « super­intelligence », dépendance de l’homme à la machine, utilisation en tant qu’arme militaire, cybersécurité, influence de l’opinion et bulles de filtres, question de la responsabilité des machines, protection des données personnelles etc.2.

Parmi ces risques, un semble unanimement et particulièrement animer les communautés : l’impact de l’IA sur le monde du travail et, plus précisément, la mise au chômage de nombreux professionnels dans les années à venir du fait de leur remplacement par la machine. Et pour cause, derrière cet argument se cache en réalité la peur de l’homme d’être remplacé par la machine.

Chacun tente ainsi de prédire l’impact de l’automatisation sur l’emploi, sans pouvoir s’accorder.

1 emploi sur 2 dans les 10 à 20 prochaines années serait concerné selon France Stratégie3, 1 emploi sur 10 seulement dans les pays industrialisés selon l’OCDE4, ou encore 10% des emplois français susceptibles d’être supprimés et 50 % significativement transformés selon le Conseil d’orientation pour l’emploi (COE)5.

Ces chiffres chocs entretiennent la peur collective et pourtant ils révèlent une chose importante : personne ne peut aujourd’hui estimer avec certitude quel sera l’impact de l’intelligence artificielle en termes de perte et création d’emplois. Et pour cause, de nombreux facteurs rentrent en compte, du cadre réglementaire posé à l’environnement et l’appétence technologique des pays, en passant par la maturation des technologies actuelles.

Ces chiffres, parfois alarmants, doivent donc être recontextualisés pour en comprendre le sens. Or, ce processus nous amène à relativiser l’impact réel que pourrait avoir l’IA en matière de perte d’emplois.

Tout d’abord parce que l’IA va créer de nouveaux emplois. Pour preuve l’histoire économique, qui a démontré que toute révolution industrielle a créé plus d’emplois qu’elle n’en a détruit. L’entreprise de recherche Forrester prévoit ainsi la création de 14,9 millions d’emplois d’ici 2027 grâce à l’intelligence artificielle6, auxquels s’ajoutent les emplois découlant de la création de services annexes impulsés par l’IA.

Ensuite, parce que l’IA va vraisemblablement impacter l’ensemble des travailleurs mais que la majorité d’entre eux ne le seront que de manière infime et indolore, du fait de l’automatisation d’une seule ou d’une poignée de leurs tâches.

Enfin, parce que nous allons faire évoluer nos métiers et que de nouveaux métiers vont apparaître. Une étude du cabinet américain Wagepoint estime ainsi que 65 % des enfants actuellement en maternelle occuperont des emplois qui n’existent pas encore7. Nous avons plus d’une génération pour le faire, 352 experts en IA prévoyant qu’il y a 50% de chance que l’IA soit plus performante que l’homme en toutes tâches dans 45 ans en moyenne, et automatise tous les métiers dans cent vingt ans8.

L’IA nous concerne donc tous mais la question est plutôt de savoir si nous sommes capables de faire évoluer nos métiers et de former les générations futures.

illustration formation générations - intelligence artificielle - draftr

Peut-être pouvons-nous même pousser le questionnement encore plus loin en nous demandant si la suppression du travail – dont le terme n’a d’autre signification qu’un objet de torture en latin – ne serait pas une chance pour l’Homme, qui pourrait consacrer sa vie aux loisirs et trouverait de nouveaux rôles sociaux. Une autre question épineuse devrait toutefois être alors résolue : la question de la répartition des richesses, et l’on sait l’encre qu’elle a déjà fait couler…

A cette problématique générale de l’emploi s’ajoute des risques spécifiques à chaque domaine, et notamment, en ce qui nous concerne, le problème de l’opacité des algorithmes et de l’amplification des biais présents dans les données que nous avons déjà évoqué, mais aussi la question de l’influence des décisions judiciaires et celle de la créativité jurisprudentielle.

En effet, en matière de décisions de justice, dans la mesure où le raisonnement de la machine et l’ensemble des biais véhiculés par les données ne peuvent être dégagés, les outils de « justice prédictive » ou d’aide à la décision ne doivent pas se substituer à la décision du juge mais rester des outils supports. Or, on peut douter du penchant des juges à prendre des décisions qui entrent en contradiction avec la recommandation de la machine. Après tout, la force de la machine est bien de traiter une quantité d’informations que l’homme ne peut raisonnablement analyser. Quoi de plus humain que de penser alors que la machine comprend ce qui nous échappe ou de faire preuve de paresse ?

Certains craignent ainsi la concrétisation d’une « prophétie auto-réalisatrice » ou encore à la reproduction des décisions sans créativité aucune. Qu’ils se rassurent, la machine est capable de créativité. Oups, c’est peut-être ce qu’ils ne veulent pas entendre… Et pourtant, c’est une réalité9.

La question est plus de savoir si l’on souhaite que la machine soit créative… et, en sommes, quel cadre allons-nous définir pour l’IA.

Article rédigé par Marie Dulin en mai 2020

Publié le 3 mai 2021

Références

1 Cathy O’Neil. (2018). Algorithmes : la bombe à retardement. Editions les Arènes. Collections AR. ESSAI.

2 IONOS (20 avril 2020). Qu’est-ce que l’intelligence artificielle ? Disponible à l’adresse https://www.ionos.fr/digitalguide/web-marketing/vendre-sur-internet/quest-ce-que-lintelligence-artificielle/

3 France Stratégie (juillet 2016). L’effet de l’automatisation sur l’emploi : ce qu’on sait et ce qu’on ignore. La Note d’analyse, n° 49

4Arntz, M., Gregory, T. & Zierahn, U. (mai 2016), The risk of automation for jobs in OECD countries. A comparative analysis, OECD Social, Employment and Migration Working Papers, n°189.

5 Conseil d’orientation pour l’emploi. (15 décembre 2017). Automatisation, numérisation et emploi – Tome 3. Disponible à l’adresse https://www.strategie.gouv.fr/publications/automatisation-numerisation-emploi-tome-3

6 J. P. Gownder with Laura Koetzle, Cliff Condon, Kyle McNabb, Christopher Voce, Andrew Bartels, Michele Goetz, Andy Hoar, Clare Garberg, Diane Lynch. (3 avril 2017) The Future Of Jobs, 2027: Working Side By Side With Robots. Disponible à l’adresse https://www.forrester.com/report/The+Future+Of+Jobs+2025+%20Working+Side+By+Side+With+Robots/-/E-RES119861

7 leena Thampan. (24 mai 2016). Jobs in the Future – The Career Path of Generotion Y & Z (Infographie). Disponible à l’adresse https://blog.wagepoint.com/all-content/jobs-in-the-future-the-career-path-of-generation-y-z-infographic

8Katja Grace et al. (30 mai 2017), « When will Al exceed human performance? Evidence from Al experts», arXiv. Disponible à l’adresse https://arxiv.org/abs/1705.08807

 9 Voir par exemple Demichelis, R. (16 octobre 2018). L’intelligence artificielle peut-elle être créative ? Disponible à l’adresse https://www.lesechos.fr/tech-medias/intelligence-artificielle/lintelligence-artificielle-peut-elle-etre-creative-140594